Faire le zouave

De nos jours, ça ne veut plus rien dire… mais à Montréal le 19 février 1868, 125 premiers zouaves québécois s’embarquèrent pour la grande aventure. Presque tous étaient des cadets de l’école militaire. De 1868 à 1870 ce ne sont pas moins de 500 volontaires québécois de toutes origines et classes sociales qui se sont enrôlés dans les zouaves pontificaux, cet exotique bataillon pour ce que j’appelle  la dernière grande croisade catholique.

Le zouave pontifical Hénault – Ellisson and Co. 1868 BANQ Cote : P155,S1,SS1,D38

Leur mission: défendre le pape Pie IX et surtout ses riches États pontificaux, et qui étaient sérieusement menacés d’être annexés au reste de l’Italie.

Qui osait défier ainsi le pouvoir de l’Église? Nul autre que le méchant Giuseppe Garibaldi, un anticlérical à l’allure toute autant bizarroïde que celle des zouaves avec un poncho des pampas argentines et un petit fez grec. Quelle aventure pour nos braves fils incrustés dans leurs paroisses catholiques! On allait enfin voir le monde et même gagner des indulgences en prime!

Le "méchant" Giuseppe Garibaldi en 1866

Après avoir fait appel à des volontaires étrangers, principalement en France et en Belgique, on envoya 10 000 hommes combattre pour le pape à Castelfidardo, ville de la région des Marches, convoitée par le Piémont. Les troupes pontificales font alors face à une armée de 60 000 hommes et sont vite défaites.

Malgré ce revers, les volontaires continuèrent à s’engager. Ils venaient principalement de pays européens comme la France, la Belgique, la Suisse, l’Allemagne et l’Italie, mais également d’Amérique du Nord. Les zouaves canadiens étaient majoritairement québécois. Le premier contingent de zouaves pontificaux quitta Montréal le 1er février 1868. Il s’agissait d’hommes à la moralité exemplaire et de bons catholiques.

En 1870, la guerre éclata entre la France et la Prusse, ce qui occasionna le départ des zouaves pontificaux français qui étaient stationnés autour de Rome. Ces troupes s’interposaient entre les États pontificaux et l’Italie depuis 1864. Sans la protection du corps français, Rome devint vulnérable et l’armée italienne réussit bientôt à envahir ce qui restait des États pontificaux. Il semble qu’aucun zouave canadien ne fût tué pendant les combats. Quelques-uns seulement furent blessés et ceux qui ne revinrent pas au pays étaient morts de maladie.

 

Liste des Zouaves pontificaux composant le 1er détachement envoyé par le Canada le 19 février 1868, embarquement à Montréal. Liste publiée le 19 février 1868 dans le journal La Minerve.

Auger, Onésime, Montréal
Arsenault, _ Baie des Chaleurs
Bégin, Théodule, Lévis
Bertrand, Chs. G. avocat, Québec
Blackburn, J. Beauport
Bastien, Alfred, Montréal
Brunet, L.  »
Bédard, Jean-Bte, St.Rémi
Bourget, Achille, Lévis
Bourget, Alphonse, Lévis
Bernier, Romuald,  »
Barnard, James, Drummondville  (suite sur Google Docs)

 

L’Association des zouaves du Québec fut créée en 1899 par Charles-Edmond Rouleau. Ses membres veillaient à défendre les valeurs religieuses et portaient fièrement l’uniforme les dimanches et fêtes. La structuration de l’Association des zouaves du Québec était militaire.

Presque tous les zouaves retournèrent chez eux et reçurent un accueil triomphal, malgré leur défaite cuisante. Ils s’étaient vraiment comportés en héros. Le gouvernement du Québec leur donna des terres autour du lac Mégantic et la nouvelle ville de Piopolis (en l’honneur de Pie IX), y fut fondée afin d’établir les anciens zouaves.

En 1899, l’ancien aumônier du bataillon présida à la fondation d’une Association des zouaves du Québec, groupe paramilitaire arborant uniformes et armes de 1868. Chaque ville du Québec eut bientôt son association locale. Dès 1914, la fête de la Saint-Jean-Baptiste et toutes les célébrations catholiques et nationalistes, furent accompagnées d’un bataillon de zouaves avec uniformes et armes de 1868, fournissant à la fois la fanfare et le service de sécurité.

zouaves de Valleyfield

Les zouaves du Saint-Enfant-Jésus, Salaberry-de-Valleyfield, Collection Rosa Boutin, 1912

Entre 1940 et 1965 ce fut l’âge d’or. Les zouaves étaient de toutes les manifestations religieuses : du dévoilement de monuments aux processions religieuses. Mais à partir des années 60, la Révolution Tranquille eut vite raison de cet anachronisme. Le Québec commençait alors à s’ouvrir sur le monde et les jeunes se désintéressaient de la religion. La dernière apparition des zouaves québécois remonte lors de la visite à Montréal du pape Jean-Paul II en 1984.
Quoi de mieux que « Avec tambour et trompette » trouvé sur le site de l’ONF pour vous décrire ce qu’a été le zouave. Un très beau documentaire sur leur grande réunion annuelle de 1967 à Coaticook, au Québec. Merci à Lëa-Kim Châteauneuf pour me l’avoir fait découvrir. Comment ils dressaient leur camp. Comment ils revêtaient cet incroyable costume. Leurs compétitions et leurs cérémonies paramilitaires. J’y ai retrouvé avec attendrissement toute l’ambiance incroyablement anachronique d’une de ses réunions à laquelle j’avais assisté, petite fille à Drummondville. À l’époque c’était la compagnie 37 de notre paroisse Saint-Simon qui recevait toutes les autres du Québec et de l’Ontario.

Avec tambours et trompettes par Marcel Carrière, Office national du film du Canada, 27 min 35 s.

Jadis très répandus au Québec, les zouaves pontificaux ont presque entièrement disparu aujourd’hui. Les derniers représentants de l’Association des zouaves du Québec, ne sont maintenant cantonnés qu’à Valleyfield. Dans « Les zouaves pontificaux », une émission de PVP interactif / Les Productions Vic Pelletier, ils se remémorent avec fierté et nostalgie leur passé glorieux au service du pape et de la religion. Voir l’émission. Il y a déjà eu jusqu’à une quarantaine de grosses compagnies, mais il ne reste que la compagnie 27 des zouaves de Valleyfield. Elle s’est rétrécie comme une peau de chagrin et ne compte plus que 32 membres, dont l’âge varie entre 21 et 90 ans. La moyenne d’âge se situe à 60 ans…

«Il n’y a pas de relève, on n’a plus rien à leur donner. Dans les meilleures années, nous avons déjà atteint 125 membres environ. À l’époque, nous étions un corps athlétique. Nous avions des allées de quilles, des tables de billard, du badminton et d’autres sports»

— major-commandant Roger Langevin,
entrevue du 12 octobre 2011,
journal Saint-François.

 

L’adjudant-major Raymond Labelle fait partie des zouaves depuis 65 ans, tandis que le major-commandant Roger Langevin est membre depuis 63 ans et commandant depuis 50 ans. Ils ont gravi tous les échelons pour obtenir leur grade militaire.

Aujourd’hui, les zouaves ne participent qu’à un seul défilé, celui de la Saint-Jean, organisé par la Société Saint-Jean-Baptiste. De plus, le régiment prend part à un pèlerinage annuel au Marché Bonsecours à Montréal.

«Nous sommes une espèce en voie de disparition», lance à la blague l’adjudant-major.

Les membres se réunissent toujours au sous-sol de la basilique-cathédrale à tous les lundis soirs. Ils jasent entre eux, jouent aux cartes et pratique leur musique. À tous les quatrièmes dimanches du mois, les zouaves pontificaux assistent aux messes à la basilique-cathédrale et donnent un coup de main. Je peux vous dire que c’était quelque chose à voir, une grande messe gardée par les zouaves du pape… consécration des espèces avec tambour et trompette. Salut militaire et haie d’honneur dans l’église. Quelque chose de pas mal plus intense que les Chevaliers de Colomb, si on peut comparer…

Alors, ça vous tente toujours de faire le zouave?

Sources:
Histoires oubliées.ca
Hebdos régionaux.ca
Découvrir l’histoire et le patrimoine du Québec grâce aux journaux, par Vicky Lapointe
Passerelle pour l’histoire militaire canadienne
Musée virtuel de Valleyfield

5 thoughts on “Faire le zouave

    • En effet! Merci de me la souligner. On doit lire plutôt: 1868 à 1870… car c’est pendant la guerre de l’Unification de l’Italie… Détail intéressant à savoir pour les maniaques, Arthur Buies (oui le secrétaire du fameux curé labelle des Belles Histoires des Pays d’en Haut…) s’est aussi enrôlé dans cette guerre… mais CONTRE LES ZOUAVES. Il a pris le camp de Garibaldi.

  1. Bonjour Odette,

    J’ai bien aimé ton article sur les Zouaves. Mon père a été zouave et j’ai des photos d’un des rassemblements de zouaves à Valleyfield. Cependant il y a une erreur de frappe au début de ton texte. Tu as écrit 19 février 1968 au lieu de 1868.

    J’ai bien aimé les pochettes de disques aussi…..ma préférée celle avec le cochon.

    à la prochaine

    Céline

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>